Eglise catholique - Diocèse de Cambrai - Cathocambrai.com

Homélie du mercredi des cendres

par le Père André Benoit

Le mercredi 25 février 2009
Homélie pour le mercredi des Cendres
Maubeuge - Saint Pierre Saint Paul - 11 H 00
 
 
Ce texte est diffusé pour préparer les rencontres de Carême dans le doyenné du Val de sambre. Il essaye d’apporter un éclairage biblique sur notre thème “temps de crises, signes d’espérance !”
 
 
C’est entre quatre murs, dans le secret d’une chambre, que commence notre Carême. Une chambre où Jésus nous invite à nous retirer, à l’écart : toi, quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret. À l’écart de la foule, à l’écart du monde et du rôle que nous avons à y jouer, dans un face à face avec Dieu et avec nous-même.
 
Notre chambre a beau être un espace étroit et confiné ; elle a tout en commun avec ce lieu immense et sans limites qui est le symbole même du carême, le désert : Jésus venait d’être baptisé. Aussitôt l’Esprit le pousse au désert. Et dans le désert il resta quarante jours, tenté par Satan. Dans la Bible, le désert est d’abord ce lieu géographique que parcourent en tout sens Abraham, Moïse, Élie et tant d’autres, avant que Jésus ne s’y retire quarante jours.
 
Mais plus qu’un lieu géographique, le désert est le lieu de l’épreuve et du face à face qu’il soit dans le Sinaï ou le Neguev, ou bien dans les rues de Babylone au temps de la déportation, ou bien encore, aujourd’hui, pour chacun de nous, dans le secret de notre chambre, ou de n’importe quel lieu où nous nous retirons, où nous nous mettons à l’écart.
 
Pour un chrétien, le Carême est un temps de désert. Et les cendres que nous recevons en ce premier jour, aux creux des mains ou sur nos visages, sont une évocation de la terre aride, de la poussière du désert, celle-là même dont la Bible nous dit que Dieu en façonna l’homme : Au temps où le Seigneur Dieu fit le ciel et la terre, il modela l’homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines le souffle de vie, et l’homme devint un être vivant.
 
Tu es poussière et tu retourneras en poussière disait l’ancienne formule liturgique de remise des cendres. Le désert est à la fois notre origine et notre destinée. Il évoque la fragilité humaine face au grand vent du temps qui passe et emporte tout. Allez à l’écart... nous retirer au fond de notre chambre... entrer en Carême... c’est regarder en face ce que nous sommes, c’est affronter notre destinée, notre vérité humaine avec toutes ses grandeurs et ses limites.
 
Comme pour Moïse et pour le peuple hébreux, comme pour Élie et comme pour Jésus affronté à la tentation, le désert est pour chaque homme le lieu de l’épreuve... le temps du face à face... le temps de la crise. Le thème de notre Carême, cette année, ici, dans notre doyenné du Val de Sambre, c’est justement “Temps de crise et signes d’espérance”.
 
Un thème qui renvoie à la crise financière, économique, sociale qui balaie la planète ; un thème qui nous renvoie les chrétiens à la crise qui secoue notre Église ; mais plus largement, il s’agit ici de cette crise globale que l’écrivain Jean Claude Guillebaud évoquait à la première page de son livre “La force de conviction” en ces termes : La grande métamorphose, le grand retournement... a commencé. Un monde nouveau a surgi sous nos yeux et nous tâchons déjà d’y vivre. À tâtons. D’un bout de la terre à l’autre, tout nous paraît changé, inquiétant. L’entrée dans le nouveau millénaire s’accompagne d’une peur diffuse qui cherche encore ses mots pour dire ce qui la hante. Oui, les mots nous manquent, mais aussi les idées...
 
Temps de crise ! Ouvrir la Bible est toujours riche de découvertes et je vous invite en cette ouverture du Carême à entrer dans le livre de l’Exode. Souvenez-vous ! Il était une fois un peuple réduit à l’esclavage dans un pays étranger ; un peuple dont les ancêtres étaient venus chercher sur la terre d’Égypte, le pain, le travail, les moyens de vivre qu’ils ne trouvaient plus ailleurs ; un peuple dont la situation peu à peu s’était dégradé au point qu’il criait vers Dieu sa souffrance et sa détresse, qu’il criait avec des mots qui auraient pu être ceux du psaume 21 : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? Le salut est loin de moi, loin des mots que je rugis. Mon Dieu, j'appelle tout le jour, et tu ne réponds pas ; même la nuit, je n'ai pas de repos.
 
Vous connaissez presque tous cette histoire au moins dans ces grandes lignes. Dieu qui envoie Moïse pour être son messager et faire sortir les hébreux de la terre d’esclavage : J'ai vu, oui, j'ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j'ai entendu ses cris sous les coups des chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays. Vous connaissez la suite de ce récit, l’affrontement avec Pharaon, les catastrophes qui s’abattent sur l’Égypte, Pharaon qui cède, le départ après le repas de la Pâque, l’armée de Pharaon qui poursuit les hébreux, et le passage de la mer, l’armée engloutie, la libération.
 
Temps de crise ! On peut se demander si le passage de la mer marque la fin de la crise, la fin de l’épreuve pour les Hébreux ou si au contraire il n’en est pas le commencement. Avant de passer la mer, c’était le temps du combat où toutes les énergies étaient concentrées sur l’adversaire. Mais une fois entré au désert, le face à face n’est plus avec Pharaon et ses armées, le face à face, il est avec nous-mêmes, avec nos forces et nos faiblesses, avec ce que nous décidons de faire de notre vie et de notre liberté.
 
La bible parle du temps désert comme d’une épreuve. Et sitôt passé la mer commencent les récriminations : Le peuple murmura contre Moïse en disant : que boirons-nous... Ah ! Il aurait mieux valu mourir de la main du Seigneur, au pays d'Égypte, quand nous étions assis près des marmites de viande, quand nous mangions du pain à satiété ! Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour faire mourir de faim tout ce peuple assemblé... La liberté a un prix pour les Hébreux, c’est celui de la précarité, c’est celui de ne pas savoir de quoi demain sera fait, c’est celui de l’autonomie et de la responsabilité, c’est le prix de la confiance en Dieu...
 
Et plus loin, c’est l’épisode, central, essentiel, du veau d’or que le peuple fabrique alors que Moïse est dans la montagne où il va recevoir la Torah, la loi que nous connaissons sous le nom de 10 commandements. Épisode central car il est celui du choix. Choisir... Choisir entre la loi de Dieu et les idoles. Moment essentiel pour les Hébreux, mais aussi pour chaque génération humaine et pour nous aujourd’hui.
 
La crise, c’est un moment d’équilibre instable, en suspens, bouillonnant et paradoxalement silencieux, où chacun retient son souffle. La crise c’est un moment où il n’est plus possible de juger les actions comme en temps ordinaire, où les moyens d’évaluation et d’anticipation se modifient et semblent disparaître.
 
La crise, c’est ce moment de tension extrême qui nous dit la vérité d’une situation, qui nous révèle tout ce qui n’allait pas, qui jusque-là restait caché, enfouit et qui tout un coup surgit au grand jour comme la fièvre qui soudain secoue le malade révélant la maladie restée silencieuse ; comme la crise financière qui fait apparaître comment l’avidité de la richesse a perverti des hommes et des institutions en leur faisant faire des choix nocifs, des choix contre l’intérêt général et ce qu’on appelle d’un mot trop oublié le bien public.
 
Pour les Hébreux, dans le désert, la crise éclate quand est révélée la loi de Dieu. Et ce n’est pas un hasard, c’est bien le signe même que pour tout être humain, il lui faut choisir entre Dieu et les idoles : Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison d'esclavage. Tu n'auras pas d'autres dieux que moi. Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre... Tu n'invoqueras pas le nom du Seigneur ton Dieu pour le mal... Tu feras du sabbat un mémorial, un jour sacré. Tu ne commettras pas de meurtre. Tu ne commettras pas d'adultère. Tu ne commettras pas de vol. Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain. Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son boeuf, ni son âne : rien de ce qui lui appartient.
 
Ce texte est ancré dans l’histoire, à une période bien déterminée, dans une culture bien particulière mais en même temps, il a une portée universelle. Il questionne chaque être humain, quelles que soient ses croyances, sa philosophie. Ce texte questionne chacun de nous sur notre vie, sur nos pratiques, sur nos choix, sur les liens tissés avec ceux qui nous entourent et avec qui nous partageons cette terre.
 
Choisir Dieu, c’est renoncer aux idoles. Mais peut-être au début de ce 21e siècle, nous faut-il inverser cette proposition pour dire : Aujourd’hui, renoncer aux idoles, c’est retrouver, c’est rencontrer Dieu. L’homme contemporain n’est-il pas à l’image de Jacob qui dans le livre de la Genèse, va combattre toute une nuit et qui à l’issue de la lutte reconnaîtra que c’est Dieu qui était là.
 
Il nous faut avoir le courage aujourd’hui de regarder avec lucidité ce que sont pour nous et pour notre société les idoles, ces idoles qui déshumanisent, qui rongent, qui nous réduisent à l’état d’esclaves ; un esclavage qui est d’autant plus insidieux qu’il enferme nombre d’entre-nous dans le confort et l’abondance au détriment de multitudes de nos frères. Esclavage insidieux à l’image des Hébreux qui ont eu tant de difficulté à renoncer aux marmites de viandes de l’Égypte, à l’abondance et à la sécurité toute relative de la servitude.
 
Temps de crise ! Mais aussi signes d’espérance. Nous tenterons de les décrypter au long des méditations de la Parole de Dieu que nous offrira le Carême. La crise peut être un moment de salut, la crise peut être signe d’espérance en ce sens qu’elle révèle les dysfonctionnements, les injustices, les dangers de notre société et qu’elle appelle, quelle accule à les combattre.
 
Ce combat embrasse toute notre humanité. Il est culturel et politique... il est moral et spirituel... La crise que traverse notre monde nous accule à nous attaquer à un certain nombre d’idoles et à les mettre à terre, question de vie ou de mort. La crise nous met devant le choix de nous enfermer, de nous protéger ou au contraire d’entrer en Résistance, de prendre les armes de l’Esprit. Éveille-toi, o toi qui dort ! Ce combat est à vivre pour chacun de nous individuellement, dans le secret de notre chambre ; et il est à vivre collectivement, en peuple, en société, en Église, en une terre solidaire qui prend son destin en main.
 
Signe d’espérance que la lutte contre les idoles car si Dieu passe aussi inaperçu dans notre société c’est qu’il est comme un arbre caché par la forêt. L’arbre de la vie, l’arbre de la connaissance du bien et du mal qu’évoque le livre la Genèse est aujourd’hui caché au regard des hommes par la forêt des idoles.
 
 
Quand s’abattront les idoles, sur cette terre redevenue nue, redevenue désert et terre de la promesse, nos regards seront attirés vers l’arbre de la vie, vers la source, vers le grand signe de l’espérance, vers la croix de Jésus et le tombeau vide. Jésus, lui, le nouveau Moïse, l’envoyé, lui qui donne sa vie, qui donne la vie pour tous :  Si tu savais le don de Dieu, si tu connaissais celui qui te dit : 'Donne-moi à boire', c'est toi qui lui aurais demandé, et il t'aurait donné de l'eau vive...
 
Il est de notre vocation de chrétien, de baptisé, de donner l’eau vive à ceux qui croisent notre chemin, de donner l’eau vive de l’Évangile, de la Parole. C’est pour cela que la paroisse sainte Aldegonde invite les chrétiens en ce temps de Carême à se rassembler et à rassembler autour d’eux, en nombreux petits groupes sur le thème : “Temps de crise et signes d’espérance”.
 
Cette vocation d’aller vers nos frères en apôtres, Saint Paul nous la rappelle dans sa seconde lettre aux chrétiens de Corinthe : Frères, nous sommes les ambassadeurs du Christ, et par nous c’est Dieu lui-même qui, en fait, vous adresse un appel. Au nom du Christ, nous vous le demandons, laissez-vous réconcilier avec Dieu...
 
C'est maintenant le moment favorable. Que dans ces temps de crise, chacune des ces petites réunions, chacun de ces temps de rencontre soit un signe d’espérance. Que l’Esprit agisse en nos coeurs. Que l’Esprit nous aide à aller à la rencontre de notre prochain, à l’inviter avec toute la force de la foi et de l’espérance, à lui redire les mots de Jésus aux premiers de ceux qui l’ont suivi : Venez et Voyez.
 
Bon Carême à tous et que Dieu vous bénisse et vous guide à travers nos déserts.
 
Amen.
 
 
 
 
 
 
Si vous voulez réagir à ce texte, écrivez ou contactez :
André Benoît Drappier
1 rue de Valmy 59600 Maubeuge
03 27 64 69 18 - abdrappier@orange.fr

Article publié par Paroisse Sainte Aldegonde • Publié Mardi 03 mars 2009 - 16h47 • 4461 visites

Haut de page