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À la découverte de l'Apocalypse (1)

Document de travail pour une formation biblique sur le livre de l'Apocalypse. La prochaine matinée sera donnée à la maison diocésaine de Raismes, le jeudi 10 mars de 9 h 00 à 11 h 30.

Du Jeudi 25 fév au Jeudi 23 juin

APOCALYPSE

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Mardi 25 Février 2016

Apocalypse : fortune d’un mot

Raismes

 

Lire l’Apocalypse

 

Il y a quelques mois, l’équipe du Cipac m’a demandé d’animer un atelier de découverte de quelques livres de la Bible, ceux qui sont tout au bout du Nouveau Testament, les lettres de Jacques, de Pierre, de Jean et ce livre de l’Apocalypse par lequel nous allons commencer. Ensemble, nous passerons 12 matinées à lire et découvrir ses livres.

 

Je ne suis pas un spécialiste de la Bible, un exégète mais depuis 25 ans comme aumônier de lycée, comme curé de paroisse, je parcours la Bible, je la lis seul ou avec d’autres, je la commente en petits groupes ou lors des assemblées du dimanche, j’anime des ateliers bibliques et catéchétiques, je vais à la découverte des écrits de ceux qui hier comme aujourd’hui nous font découvrir la Bible et son histoire.

 

Alors la proposition du Cipac m’a séduit parce qu’elle m’offrait l’occasion de redécouvrir ces livres bibliques et de les partager avec vous. Surtout que l’un de ces livres n’est pas comme les autres ; lire l’Apocalypse a quelque chose de particulier. On n’ouvre pas ce livre avec le même état d'esprit que les lettres de Jacques, Pierre ou Jean. Ce mot Apocalypse à un sens, une force, une histoire toute particulière qui influence notre manière d’ouvrir ce livre. 

 

Voyance, sectes et terrorisme

 

Révélation de Jésus-Christ. Dieu la lui a donnée pour montrer à ses serviteur ce qui doit arriver bientôt, et il l'a fait connaître en envoyant son ange à son serviteur Jean (Apocalypse 1,1). Révélation... Ce qui doit arriver bientôt. Ces mots font écho à une grande aspiration de l’humanité : connaître l’avenir... savoir où nous allons. Selon une étude de 2010, il y aurait 100000 cartomanciens, astrologues, voyants en France réalisant 15 millions de consultations par an pour un chiffre d’affaire évalué à 3,5 milliards d’euros. 

 

Fascinant  futur... L’attente d’une vie nouvelle, d’un monde nouveau, différent n’est pas seulement la recherche, le loisir d’un certain nombre d’individus. Quand un groupe d’illuminés, une secte annonce la fin du monde pour une date précise, cela peut faire sourire mais il est arrivé que de telles prédictions entraînent le massacre de dizaines de personnes. Souvenez vous de l’ordre du Temple solaire qui fit 74 morts dans les années 90. 

 

Et quand des commandos djihadistes sèment la mort dans Paris, le 13 novembre dernier, il faut savoir que cette violence extrême tient largement aux convictions apocalyptiques de nombre des recrues de l’Etat islamique, pour qui la la fin des temps est proche. Une fin des temps qui passera par une dernière, une ultime bataille qui verra l’anéantissement de ceux qu’ils nomment «les infidèles.»

 

Voyance, sectes, terrorisme ont quelque chose à voir avec le livre de l’Apocalypse. C’est cette histoire que je voudrais découvrir avec vous autour de ce premier de six dossiers thématiques que je consacrerai au livre de l’Apocalypse ; un premier dossier que j’ai intitulé « Apocalypse : fortune d’un mot ».

 

Αποκάλυψις Ιησού Χριστού - la révélation de Jésus Christ

 

Fortune d’un mot parce que le mot Apocalypse n’est pas comme les autres. La traduction biblique de ce premier mot du livre est révélation. On peut aussi utiliser dévoilement. Ce qui était obscur devient clair ; ce qui était caché devient visible. C’est cela le sens de ce mot grec :  Αποκάλυψις / apokálupsis, un mot que précise la suite : Αποκάλυψις Ιησού Χριστού / apokálupsis Iēsou Christoũ / la révélation de Jésus Christ. Le dictionnaire culturel de la langue française nous dit que le mot Apocalypse est féminin, qu’il apparaît dans la langue française vers 1160, issu du latin ecclésiastique apocalypsis, lui même pris au mot grec apokalupsis «révélation» et et au verbe apokaluptein «découvrir, dévoiler». Apo en grec est un préfixe de négation ; kaluptein se traduit par «couvrir, cacher» ; apokaluptein a donc pour sens ne pas couvrir, ne pas cacher, de dévoiler, révéler.

 

Simplicité d’un titre : révélation de Jésus Christ. Pourtant ce mot apocalypse a pris un second sens. Un autre dictionnaire, le célèbre «Larousse» nous propose ces deux sens si différents :

 

Le premier : genre littéraire du judaïsme des IIe et Ier siècles avant Jésus-Christ et du christianisme primitif traitant sous forme conventionnelle et symbolique de la destinée du monde et du peuple de Dieu.

 

Le second : catastrophe effrayante qui évoque la fin du monde - Exemple : s’acheminer vers une apocalypse nucléaire.

 

Comment est-on passé de l’un à l’autre et quelles en sont les conséquences ? Comment le mot Apocalypse a-t-il une telle postérité ? On peut parler de la fortune d’un mot au sens où depuis deux mille ans, il a été repris a de multiples reprises et pas seulement dans un contexte religieux ; c’est un mot qui aussi fait fortune dans la culture populaire.

 

L’Apocalypse, un succès de librairie

 

J’ai eu la curiosité d’aller voir sur un site de vente de livres si ces derniers temps avaient été publies des livres portant dans leur titre, le mot Apocalypse. Il y en tellement que j’ai limité ma recension au dernier trimestre de cette année 2015. D’octobre à décembre, j’en ai compté 12. Christine Pellistrandi dans «Contempler l’Apocalypse» a recherché et rassemblé des miniatures du XIe siècle représentant les scènes du livre biblique de l'Apocalypse. Elle les présente, tandis que le Père Henry de Villefranche, exégète, les commente. Voilà un livre en rapport avec la Bible mais vous en trouvez d’autres très différents.

 

Raymond Woessner publie un livre d’actualité sur la conférence environnementale de Paris : Cop 21 - Déprogrammer l’Apocalypse. Isabelle Clarke et Daniel Costelle, un ouvrage historique : l’Apocalypse Staline. Stéphane Desienne, roman de science fiction : Les dividendes de l’Apocalypse. Yu Kuraishi et Kazu Inhale, un manga, une bande dessinée japonaise : Fortress of Apocalypse. Et pour finir cette énumération incomplète, Manuel Loureiro, encore un roman : l’Apocalypse Z dont je ne résiste pas au plaisir de vous lire la présentation en quatrième page de couverture : lors de l’attaque d’un laboratoire secret, des terroristes répandent par inadvertance un terrible virus qui transforme les humains en morts-vivants. Rapidement le monde sombre dans le chaos. À travers son blog, un avocat espagnol témoigne des derniers jours de l’humanité.

 

Avec le temps, ce mot Apocalypse a donc pris deux sens différents : le premier est le dévoilement. Nous vivons sur une terre où beaucoup ont la conviction qu’il y a, pour reprendre le titre d’un livre de René Girard qui vient de mourir, «des choses cachées depuis la fondation du monde» et qu’il est important, vital de les dévoiler, de les révéler. Le second, c’est la fin du monde avec son cortège d’épreuves et de catastrophes.

 

La Supplication - Tchernobyl, chronique du monde après l'apocalypse

 

Ces deux thèmes, dévoilement des choses cachées et fin du monde, expliquent la fortune de ce mot, les multiples emplois qui en ont été faits au fil du temps. Parmi une multitude d’oeuvre tournant autour du thème de l’Apocalypse, j’en ai choisi une. Je vous propose ce matin, pour commencer ce parcours de découverte, de nous arrêter sur un livre de 1997 qui a pour titre : La Supplication - Tchernobyl, chronique du monde après l'apocalypse. Son auteur : Svletana Alexievitch. Cette femme qui vit en Biélorussie est l’écrivain à qui a été attribué le prix nobel de littérature en 2015. On peut lire ce livre ; on peut aussi en écouter plus de deux heures d’extraits en allant sur le site de France Culture. Tchernobyl, c’est une ville d’Ukraine ou fut construite une centrale nucléaire. Je vous propose de lire un passage de l’oeuvre de Svletana Alexievitch et d’y chercher quel rapport elle fait entre l’accident de Tchernobyl et l’apocalypse.

 

«Il convient tout d’abord de déchirer le voile de secret qui entoure la Biélorussie car pour le monde nous sommes une terre incognita, une terre inconnue, inexplorée. Chacun connaît Tchernobyl mais seulement en rapport avec l’Ukraine et la Russie, russie blanche telle est la traduction Biélorussie.

 

Le 26 avril 1986 - il y a vingt cinq ans - à 1 h 23, une série d'explosions détruisit le réacteur et le bâtiment de la quatrième tranche de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Cet accident est devenu la plus grande catastrophe technologique du XXème siècle. Pour la petite Biélorussie de 10 millions d’habitants, il s’agissait d’un désastre à l’échelle nationale. Pendant la seconde guerre mondiale sur la terre biélorusse, les nazis avaient détruit 619 villages et exterminé leur population. À la suite de Tchernobyl, le pays en perdit 485. 70 d’entre eux sont enterrés pour toujours. La guerre tua un biélorusse sur quatre ; aujourd’hui un sur cinq vit dans une région contaminée. Cela concerne 2 100 000 personnes dont 700 000 enfants. Les radiations concernent la principale source de déficit démographique. Dans les régions de Gomel et de Moguilev qui ont le plus souffert, la mortalité est supérieure de 20 % à la natalité. À la suite de l’influence permanente de petites doses d’irradiation, le nombre de personnes atteintes en Russie de cancers, d’arriération mentale, de maladie nerveuses et psychiques, ainsi que de mutation génétiques s’accroît chaque année (Minsk Bilorussia Encyclopédia 1996).

 

Selon les observations un haut niveau de radiation fut enregistré le 29 avril 1986, en Pologne, en Allemagne, en Autriche et en Roumanie. Le 30 avril en Suisse et en Italie du Nord. Les 1er et 2 mai en France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Grande Bretagne et dans le nord de la Grèce. Le 3 mai en Israël, au Koweit, en Turquie. Les substances gazeuses et volatiles projetées à grande altitude connurent une diffusion globale. Le 2 mai, elles furent enregistrées au Japon, le 4 en Chine, le 5 en Inde, les 5 et 6 mai aux États-Unis et au Canada. En moins d’une semaine, Tchernobyl devient un problème pour le monde entier.

 

Le quatrième réacteur, non de code «abri» conserve toujours dans son ventre gainé de plomb et de béton armé près de 20 tonnes de combustible nucléaire. Ce qu’il advient aujourd’hui de cette matière, nul ne le sait. Le sarcophage fut bâti à la hâte et il s’agit d’une construction unique dont les ingénieurs de Peter qui l’ont conçu peuvent probablement se montrer fiers mais on procéda à son montage à distance. Les dalles furent raccordées à l’aide de robots et d’hélicoptères d’où des fentes. Aujourd’hui, selon certaines données, la surface totale des interstices et des fissures dépasse 200 mètres carrés et des aérosols radioactifs continuent à s’en échapper. Le sarcophage peut-il tomber en ruine, personne ne peut non plus répondre à cette question car à ce jour il est impossible de s’approcher de certains assemblages et constructions pour déterminer combien de temps ils peuvent dure encore. Mais il est clair que la destruction de l’abri aurait des conséquences encore plus horribles que celles de 1986. (Ogoniok - Avril 1997)

 

Dans la nuit, un loup est entré dans la cour. Je l’ai regardé par la fenêtre. Il est là et ses yeux brillent comme des phares. Je me suis faite à tout mais je vis seule depuis 7 ans. Cela fait 7 ans que les gens sont partis. Dans la nuit, il m’arrive de rester éveillé jusqu’à l’aube et de penser, penser. Cette nuit aussi, je suis restée assise toute la nuit sur mon lit, courbée comme un crochet et puis je suis sortie pour voir comment allait être le soleil. Que puis-je vous dire d’autre ? La chose la plus juste au monde, c’est la mort. Personne ne peut se cacher d’elle. Uu jeune peut mourir mais le vieux ne peut pas faire autrement. D’abord j’ai attendu le retour des gens. Je pensais qu’il allaient revenir. Personne ne partait pour toujours seulement pour quelques temps. Maintenant j’attends la mort. Il n’est pas difficile de mourir mais ça me fait peur. Il n’y a pas d’église ici, le pope ne vient pas. Je n’ai personne pour m’aider à porter mes péchés.»

 

Tchernobyl, chronique du monde après l'apocalypse... Un livre qui nous transporte ailleurs, dans un autre monde. Le monde des hommes, des femmes, des enfants affrontés à la catastrophe, quelle soit guerrière, technologique, climatique, épidémiologique, économique. En hébreu, le mot catastrophe se dit «Shoah», un mot qui est passé dans toutes les langues de la terre pour rappeler l’extermination dans les camps de la mort de 6 millions de juifs. Mais des catastrophes, il y en a eu bien d’autres dans l’histoire du monde et il y en a encore aujourd’hui qui frappent tant d’hommes, de femmes, d’enfants. Nous qui vivons dans une certaine sécurité comment pouvons-nous représenter, ce qu’est la catastrophe, quand tout s’écroule, quand votre vie et celle de votre famille ne tient plus qu’à un fil, ne tient plus qu’au hasard ? 

 

L’évangile de Matthieu au chapitre 28 évoque la catastrophe, rappel des jours du déluge : En ces jours-là, avant le déluge, on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis : telle sera aussi la venue du Fils de l’homme. Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée. Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient.(Matthieu 24,38-42)

 

L’un sera pris, l’autre laissé. Comment nous représenter, ce qu’est la catastrophe ?

 

Si Svletana Alexievitch utilise dans le titre de son livre, le mot Apocalypse, c’est bien le signe qu’il est resté vivant jusqu’à nos jours et qu’il a marqué les mentalités. Quand on lit Svletana Alexievitch ou un certain nombre d’autres oeuvres, on peut parler d’une utilisation sécularisée du thème de l’Apocalypse. Mais si cette utilisation est possible aujourd’hui, c’est qu’il y a eu une longue histoire religieuse de l’Apocalypse, une histoire qui a traversé vingt siècles. Et cette histoire, nous la découvrirons pleines d’affrontements et de controverses, notamment entre ceux qui lisent, dans le livre de l’Apocalypse, une annonce, une prophétie qu’il suffirait de déchiffrer pour connaître l’avenir du monde et ceux qui y voient un texte purement spirituel et symbolique. Histoire pleine d’affrontements et de controverses entre ceux qui attendent le paradis sur la terre et ceux qui écoutent la parole de Jésus à Pilate, au chapitre 18 de l’évangile de saint Jean : mon Royaume n'est pas de ce monde (Jean 18,36).

 

Je ne peux pas aborder ici la totalité de cette histoire, ce qui serait impossible. Mais je vais procéder comme ces chercheurs qui étudient les rivières qui dans les montagnes disparaissent dans le sol pour réapparaître plus loin, c’est le cas de la Garonne, par exemple. Mais comment savoir que c’est la même rivière qui entre ici et ressort là-bas ? En utilisant des colorants puissants que l’on jette dans la rivière là où elle disparaît, guettant les différents lieux possibles de résurgence où le colorant pourraît réapparaître.

 

Mille années

 

Et bien, je vous propose de procéder ainsi. Notre colorant sera le thème que vous trouvez au chapitre 20 : Puis je vis des trônes sur lesquels ils s'assirent, et on leur remit le jugement ; et aussi les âmes de ceux qui furent décapités pour le témoignage de Jésus et la parole de Dieu, et tous ceux qui refusèrent d'adorer la Bête et son image, de se faire marquer sur le front ou sur la main ; ils reprirent vie et régnèrent avec le Christ mille années – c'est la première résurrection. Les autres morts ne purent reprendre vie avant l'achèvement des mille années. Heureux et saint celui qui participe à la première résurrection. La seconde mort n'a point pouvoir sur eux, mais ils seront prêtres de Dieu et du Christ avec qui ils régneront mille années (Apocalypse 20,4-6).

 

Milles années : c’est une image biblique qui a profondément marqué notre histoire. Ces mille années nous serviront de marqueur, de colorant jeté dans le grand fleuve de l’histoire du monde. Nous regarderons quelques-uns des moments de l’histoire où ce marqueur réapparaît, où il devient un thème majeur.

 

À ces milles années, on a donné le nom de millénium. Au passage signalons l’écrivain suédois Stieg Larsson qui a donné ce nom à trois romans publiés entre 2005 et 2007, romans qui se sont vendus à des dizaines de millions d’exemplaires à travers le monde, un exemple encore de la fortune du mot Apocalypse et des thèmes qui en sont issus.

 

Mais revenons au millénium biblique, décrit par le livre de l’Apocalypse comme une période de mille ans où le Christ revenu sur terre, fera régner la paix, la justice et la fraternité. Ces mille ans s’achèveront avec le Jugement dernier. 

 

Le livre de l’Apocalypse n’est pas le premier à annoncer des temps nouveaux, une sorte de paradis sur la terre. Notre millénium a des sources du coté des prophètes tel Isaïe au chapitre 11 : Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits auront même gîte. Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra ; sur le trou de la vipère, l’enfant étendra la main. Il n’y aura plus de mal ni de corruption sur toute ma montagne sainte ; car la connaissance du Seigneur remplira le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer. (Isaïe 11, 6-9)

 

Depuis 2000 ans, nombreux sont les hommes et les femmes qui ont espéré la venue de ces temps nouveaux, particulièrement durant les périodes difficiles, les temps de catastrophe. Cette espérance a pris des formes très diverses : des livres, des mouvements sociaux et politiques avec ce point commun : l’attente d’un règne universel de justice, de paix et de prospérité ; un règne qui sera la récompense de ceux qui auront été de bons disciples de Jésus ; un règne qui durera mille ans, mille ans de bonheur.

 

Le millénarisme chrétien s’inscrit donc dans la suite des prophètes de l’Ancien Testament. Ils annoncent ce qui risque d’arriver si les pêcheurs ne se convertissent pas. Souvenons nous de Jonas parcourant la grande ville de Ninive en proclamant : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! » (Jonas 3,4).

 

Lors de notre troisième rencontre, nous verrons de façon plus détaillée, comment et pourquoi ce qu’on appelle le genre apocalyptique, s’est développé durant les deux siècles avant Jésus, reprenant des thèmes communs : rappel à l’ordre et fin des temps.

 

En attendant le retour du Christ

 

Mais aujourd’hui, en étudiant la fortune du mot Apocalypse, regardons comment ce livre a été compris depuis 2000 ans, comment on s’est affronté sur son interprétation. À plusieurs reprises, l’Église a pris des positions claires, condamnant la croyance en un millénium, le paradis sur la terre. De grands théologiens comme saint Augustin, dans son grand livre «La cité de Dieu», des conciles, des papes se sont exprimés, mais cela n’a pas empêché, qu’à certaines périodes, le millénarisme renaisse comme le phoenix de ses cendres, qu’il réapparaisse comme la résurgence d’une rivière.

 

Un penseur allemand, considéré comme le père de la sociologie, Max Weber (1864-1920) parle de «théodicée de la souffrance». Des gens connaissent une vie d’épreuves et de souffrances. Comment donner sens à cette vie ? En ayant l’espoir ou la certitude d’un paradis sur la terre. Si l’on suit la pensée de Max Weber, plus on traverse des temps difficiles, plus notre planète est menacé par les inégalités, les catastrophes, plus l’attente d’un millénium, d’un paradis sur la terre est grande. Une telle interprétation montre tout l’intérêt d’une étude du livre de l’Apocalypse dans ce monde tourmenté du début du troisième millénaire.

 

Le livre de l’Apocalypse aurait été écrit sous le règne de l’empereur romain Domitien (81-96). Mais la question du retour du Christ et de la fin des temps s’est posée depuis la mort et la résurrection de Jésus, un demi-siècle plus tôt. Le livre des Actes des Apôtres, au chapitre 1 met dans la bouche des anges ces paroles : Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel (Actes 1,11). Et Paul, dans un texte que nous utilisons souvent lors des funérailles : Frères, nous ne voulons pas vous laisser dans l’ignorance au sujet de ceux qui se sont endormis dans la mort (1 Thessalociens 4,13)... c’est au chapitre 4 de la première lettre aux Thessaloniciens : Paul écrit : nous les vivants, nous qui sommes encore là pour la venue du Seigneur, nous ne devancerons pas ceux qui se sont endormis. Au signal donné par la voix de l’archange, et par la trompette divine, le Seigneur lui-même descendra du ciel, et ceux qui sont morts dans le Christ ressusciteront d’abord. Ensuite, nous les vivants, nous qui sommes encore là, nous serons emportés sur les nuées du ciel, en même temps qu’eux, à la rencontre du Seigneur. Ainsi, nous serons pour toujours avec le Seigneur (1 Thessalociens 4,15-17).

 

Paul attend le retour du Christ comme quelque chose d’imminent, une question de mois, d’années. Et cette espérance est partagée par ces chrétiens de la première génération. D’autant que les grandes catastrophes annoncées se sont produites. En 70 une guerre terrible a opposé les juifs aux armées de Rome. Jérusalem a été mis à feu et à sang. Et du temple, il n’est rien resté : Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit (Luc 21,06)

 

Mais au moment où est écrit le texte de l’apocalypse, ces premiers chrétiens sont morts, Pierre, Paul, et bien d’autres... Alors la question du retour du Christ est formulée différemment avec l’idée d’une première résurrection pour les apôtres et tous ces croyants à qui on peut appliquer les mots de la deuxième lettre à Timothée : J’ai mené le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi. Je n’ai plus qu’à recevoir la couronne de la justice : le Seigneur, le juste juge, me la remettra en ce jour-là, et non seulement à moi, mais aussi à tous ceux qui auront désiré avec amour sa Manifestation glorieuse. (2 Timothée 4,7-8)

 

Résurgences du millénarisme

 

Parmi les premiers pères de l’Église, on trouve des millénaristes comme l’évêque de Lyon, Irénée qui écrit en 148 : «Une résurrection de la chair arrivera pendant mille ans dans Jérusalem rebâtie, décorée et agrandie... alors loups et agneaux paîtront ensemble, le lion comme le bœuf mangera le fromage».

 

La grande voix qui va combattre le millénarisme, c’est Augustin. Augustin, un converti qui deviendra évêque d’Hippone, l’une des principales cités de l’Afrique romaine. Hippone a pris aujourd’hui le nom d’Annaba, dans le nord-est de l'Algérie. Augustin en fut l’évêque de 395 à 430. Il combat le millénarisme en écrivant un grand livre «La cité de Dieu». Augustin a été formé par la philosophie néoplatonicienne. Cela veut dire qu’il croit à l’opposition de deux mondes. D’un coté le monde terrestre, impur et sensuel. Et de l’autre, le monde céleste et divin, pur et spirituel. Ces deux mondes, ces deux cités seront séparés quand le Christ reviendra. Il n’y aura pas de règne de mille ans, ce sera la cité de Dieu. Augustin est de ceux qui font une lecture spirituelle du livre de l’apocalypse. 

 

Le temps d’Augustin est aussi celui ou le christianisme change de statut dans l’empire romain. De la religion d’une minorité d’habitants parfois persécutés,  on passe à une religion d’état. Ce pouvoir religieux des empereurs et des évêques luttera contre les croyances millénaristes.

 

Mais celles-ci resurgiront avec force à d’autres moments de l’histoire. Faisons un bond jusqu’au 12e siècle, en Calabre, dans le sud de l’Italie pour y rencontrer Joachim de Flore (1135-1202) ; moine cistercien, théologien, hérétique, il va écrire des textes millénaristes qui auront une grande influence. Il va découper l’histoire du monde en 3 âges, correspondant aux 3 personnes de la Trinité. L’histoire du monde commence par l’âge du Père depuis la création jusqu'à Jésus ; l’âge du Fils va de Jésus au millénium, ces mille ans promis par l’Apocalypse. Enfin, un jour viendra, le temps de l’Esprit, temps de résurrection et de grâce. Pour Joachim, ce temps de l’Esprit est pour très bientôt. Après de savants calculs, il l’annonce pour 1260. Joachim combat les idées d’Augustin ; pour lui la venue du Christ qui régnera sur le monde avec les justes est à prendre au pied de la lettre ; c'est une réalité imminente. Pour Joachim, le grand livre de la Bible, celui qui donne les clefs de lecture du passé, du présent et du futur, c’est le livre de l’Apocalypse. Le présent dans lequel nous sommes, l’âge du fils, est en temps positif, le temps de la croissance des valeurs chrétiennes qui nous prépare au retour du Christ.

 

L’époque de Joachim de Flore est un temps d’effervescence religieuse, le temps des croisades, le temps de la naissance de nouveaux ordres religieux, les ordres mendiants comme les dominicains et les franciscains qui vont jouer un grand rôle dans la diffusion des idées millénaristes de Joachim.

 

François d’Assise naît en 1180. C’est un contemporain de Joachim. Faut-il rappeler qui est François ? Fils d’un marchand drapier de la ville d’Assise, il fait le choix radical de la pauvreté évangélique et de l’annonce de la parole de Dieu et reçoit du pape Innocent III l’autorisation de fonder l’ordre des frères mineurs plus connu sous le nom de franciscains.

 

François meurt en 1226. Une quinzaine d’années plus tard, des frères franciscains, relisant les écrits de de Joachim de Flore, verront en François d’Assise, le second Christ, le messie du 3ème âge, l’âge de l’Esprit, celui par qui va s’ouvrir les mille ans promis par l’Apocalypse. Eux aussi donnent une date pour cet avènement ; ce sera en 1260. L’Évangile du Christ sera alors remplacé par un nouvel évangile éternel annoncé par les franciscains. Cette attente s’accompagne de très vives critiques contre la papauté et la hiérarchie de l’église romaine. Plus on approche de 1260, plus vont proliférer des groupes mystiques et communautaires ; près de chez nous en Flandres, on peut citer les béguines. Sauf qu’il ne se passe rien en 1260. 

 

Joachim comme François appartiennent à la petite bourgeoisie urbaine engagée dans la vie économique de ce temps. En rupture avec leur milieu, ils choisiront la fidélité radicale au Christ, l’un par la recherche intellectuelle et l’écriture, l’autre, par la prédication, par l’action pratique, qui sont deux façons concurrentes mais aussi complémentaires de lier leurs convictions religieuses aux exigences culturelles et rationnelles de leur temps. L’Église finira par condamner Joachim et canoniser François.

 

Le pape pape Jean XXII condamnera cette doctrine millénariste à laquelle on a donné le nom de joachimisme, mais cela n’empêche pas la vigueur des espérances millénaristes dans cette fin du moyen-âge marquée par les guerres et de terribles épidémies comme la peste noire dont on estime qu’elle a tuée en quelques années entre le tiers et la moitié de la population de l’Europe, par le scandale de la division de l’Église en occident avec deux papes, l’un à Rome et l’autre à Avignon, le scandale aussi des richesses et de la luxure des prélats.

 

En cette fin du moyen-âge, le millénarisme prend la forme de l’attente eschatologique d´une rénovation radicale de l’Église. Pour Luther, le pape c’est l’Antéchrist ; la fin des temps est proche et le jugement dernier à nos portes. Thomas Münzer (1489-1525) théologien devenu disciple de Luther va fonder une ligue des élus dans l’attente du millénium. Il s’engagera dans la guerre des paysans contre les Seigneurs qui enflammera l’Alsace, le Suisse, le sud de l’Allemagne mêlant revendications sociales et religieuses. Münzer finira décapité après la défaite de l’armée des paysans à Frankenhausen.

 

Ce mouvement va connaître une résurgence à Münster en 1534 et 1535, où des chrétiens anabaptistes (pour un nouveau baptême conscient) vont chasser les catholiques et les luthériens de la ville. Ils mettent en avant « le pouvoir de l´amour et de la communauté » et décident d’instituer le paradis sur la terre en abolissant la propriété privée, en proclamant le communisme et  en instituant la polygamie. Ce paradis sur terre est considéré comme le prélude à l’Apocalypse. Mais pour rendre supportable un tel programme, il faut là encore donner des dates. Ce sera Pâque 1535. Or l’apocalypse ne surviendra pas et l’expérience des anabaptistes finira dans le sang et la répression. Fin du communisme millénariste.

 

En a-t-on fini avec le millénarisme ?

 

En a-t-on fini pour autant avec le millénarisme ? Il vous est peut-être arrivé qu’un dimanche matin, le millénarisme sonne à votre porte par l’intermédiaire de deux témoins de Jéhovah. Si vous avez pris le temps de les écouter ou de consulter leurs brochures, vous aurez constaté qu’ils sont un mouvement millénariste, attendant que le Christ vienne chasser l’Antéchrist et commence son règne terrestre dans l’attente du jugement dernier. Aux témoins de Jéhovah, on peut ajouter les Mormons, les Rastafaris et une partie des chrétiens fondamentalistes évangéliques.

 

Mais le millénarisme touche aussi l’Église catholique. On en trouve un exemple récent et marquant, à la fin du 20 ème siècle, dans la théologie de la libération. Pour les périodes précédentes, je vous ai présenté quelques figures importantes comme Augustin, Joachim de Flore ou Thomas Münzer. Ici ce sera Gustavo Gutiérrez, né en 1928 au Pérou. Après des études à Louvain et à Lyon, il est ordonné prêtre en 1959. Rentré au Pérou, il devient vicaire d’un quartier pauvre de Lima. Cette expérience va l’amener à rebâtir toute sa théologie en partant des gens du peuple qu’il rencontre chaque jour. En 1971, il publie Teología de la liberación où il développe une pensée fondée sur la solidarité avec les plus pauvres. Il s’inscrit dans la perspective de Vatican II : mettre la religion catholique (et donc la théologie) au service des hommes de notre temps et non plus en faire un instrument de pouvoir fut-il spirituel. Et pour Gutiérrez une telle démarche à une dimension eschatologique, c’est à dire qu’il faut s’interroger sur là où on veut aller, sur le bout de la route, sur ce qu’on appelle les fin dernières.

 

En grec ἔσχατος - eschatos veut dire la fin et λόγος - lógos, la parole, l’étude. L’Eschatologie est une parole sur la fin des temps. Or qu’est-ce que le livre de l’Apocalypse sinon une parole sur la fin des temps ? Alors retenons ce terme théologique "eschatologie" qui décrit ce qu’est le livre de l’Apocalypse, une parole sur la fin des temps. Pour Gustavo Gutiérrez, l’objectif, le bout du chemin, les fins dernières, c’est transformer le monde pour développer la fraternité humaine ; faire que le monde soit meilleur pour que grandisse le Royaume de Dieu. C´est la Bonne Nouvelle de l´Évangile.

 

Contre quoi lutte Gutiérrez sur ce continent marqué par de très grandes pauvretés ? Contre la résignation, contre l’idée qu’au bout du compte, il y aurait le paradis pour les pauvres. Certains textes nous paraissent aujourd’hui inimaginables. En voilà un, oeuvre du révérend père Simon Mars, un religieux provincial des Récollets, c’est à dire un franciscain. Il le publie en 1686 à Tournai : "Si ces pauvres souffrent avec patience les misères de leur condition, ils feront des grands saints en paradis. Nôtre Seigneur leur a promis, quand il a dit : Bienheureux les pauvres d’esprit, parce que le royaume des cieux est à eux : pauvres d’esprit, c’est à dire, pauvres volontaires, pauvres patients, pauvres contents et résignés à la volonté divine... Prenez bon courage mes frères, mes amis, faîtes paraître votre générosité à souffrir pour Dieu. Il y a des finances pour vous dans le ciel si vous supportez patiemment les misères de la vie présente...".

 

Tournai en 1686, c’est loin de Gustavo Gutiérrez, mais des idées semblables existent toujours au 20e siècle, façon commode pour les riches, les gouvernants de se laver les mains des problèmes sociaux. Pour Gutiérrez annoncer la fin des temps, c’est protester contre les désordres du monde, annoncer ce que sera la venue du Messie et l’avénement du royaume de Dieu et mobiliser pour construire, un nouvel ordre fondé sur la justice. Faire advenir une société nouvelle et un homme intégral libéré de l’aliénation et de l’exploitation, c’est réaliser l’utopie du paradis retrouvé à la fin des temps ; c'est faire advenir une société sans classe associée clairement au Royaume de Dieu sur la terre. Gutiérrez trouve son inspiration dans l’Évangile mais aussi chez Marx et Che Guevara ce qui lui vaudra un long parcours de clarification de ses écrits avec Rome.

 

Les idées de Gutiérrez se concrétisèront notamment par la mise en place des Communautés Ecclésiales de Base (CEB). Ceux qui fondent ces communautés cherchent alors à créer une nouvelle Église, une Église des pauvres. Ces communautés vont s’appuyer sur 3 activités : la lecture de la Bible, des projets de développement s’appuyant sur des luttes concrètes et un climat de fraternité horizontale. En Amérique du Sud, dans un contexte très dur de montée des dictatures militaires, d’autres groupes chercheront les mêmes chemins mais se radicaliseront du coté du marxisme et de la révolution passant ainsi d’un discours millénariste à celui d’un humanisme radical qui abandonnera toute référence chrétienne, adoptant une utopie où le communisme prend la place du Royaume de Dieu instaurant la paix, la fraternité, l’égalité et luttant contre le capitalisme identifié à la Bête de l´Apocalypse. L’avènement de ce royaume prendra la forme d’une révolution donnant le pouvoir au peuple.

 

Un monde idéal instauré par le retour du Christ

 

Ici s’arrête notre rapide survol historique des idées millénaristes chrétiennes. Elles prennent des formes très différentes selon les époques et les circonstances mais présentent comme point commun la croyance en un monde idéal ici-bas, instauré par le retour du Christ qui mettra fin aux souffrances des opprimés. Ce retour du Christ n’est pas à attendre passivement ; chaque chrétien est appelé à vivre le psaume 129 : Mon âme attend le Seigneur plus qu'un veilleur ne guette l'aurore. Plus qu'un veilleur ne guette l'aurore, attends le Seigneur, Israël (Psaume 129) ; ou le chapitre 24 de Matthieu  : Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient... Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. Que dire du serviteur fidèle et sensé à qui le maître a confié la charge des gens de sa maison, pour leur donner la nourriture en temps voulu ? Heureux ce serviteur que son maître, en arrivant, trouvera en train d’agir ainsi ! Amen, je vous le déclare : il l’établira sur tous ses biens (Matthieu 24,42...47).

 

Pourquoi le livre de l’Apocalypse reste-t-il un texte aussi vivant, aussi marquant au bout de vingt sècles ? Parce qu’il a été lu et relu par des générations de chrétiens ; parce qu’il a servi de support à l’espérance millénariste dans les formes très diverses qu’elle a prise au fil des siècles. Le millénarisme est une espérance. Depuis les prophètes de l´Ancien Testament jusqu’aux théologiens de la libération, en passant par Saint Jean et Joaquim de Flore, cette espérance millénariste est présentée comme une récompense pour les justes et un espoir de bonheur qui tranchera radicalement avec les souffrances passées.

 

Cette espérance est à la mesure de qui existe sur notre terre. Plus grande est l’injustice, plus vive est l’espérance. Et cette espérance n’est pas purement, uniquement spirituelle, c’est l'espérance concrète du retour du Christ et de la victoire de Dieu qu’évoque avec tant de force le prophète Isaïe : Voix des fuyards et des rescapés sortis du pays de Babylone pour annoncer dans Sion la revanche du Seigneur notre Dieu, la revanche de son temple !... Le roi de Babylone a entendu la rumeur ; ses mains faiblissent, l’angoisse le saisit, comme les douleurs d’une femme qui accouche (Isaïe 50,28-33-34-43).

 

Mais est-il vrai dans nos communautés chrétiennes que ce livre de l’Apocalypse reste un texte vivant, un texte lu et compris ? C’est un des enjeux de ce travail sur l’apocalypse que de regarder quelle expérience nous faisons de l’attente du retour du Christ. Si nous faisions un sondage dans notre société, mais aussi dans nos églises un dimanche matin, un sondage avec ces deux questions : «Croyez vous que le Christ va venir ? Et l’attendez-vous ?», ne nous leurrons pas, la réponse serait très largement négative. Et même vous ici, que répondriez-vous à ces questions ? Un oui poli ou un oui de conviction ? Et cela s’explique. Les premiers chrétiens, la génération des apôtres, et très probablement Jésus lui-même, croyaient à un retour imminent. C’était une question de mois, d’années... Et puis le temps a passé, des années, des siècles, usant nos patiences, usant l’espérance. Beaucoup d’entre-nous ont cessé d’attendre le retour du Christ. Beaucoup même n’ont jamais pris conscience que ce retour du Christ est l’horizon de la vie chrétienne.

 

Mais peut-on vivre l’Évangile, la Parole de Jésus-Christ sans  vivre dans cette dynamique du retour du Christ, sans retrouver un état d’urgence sprirituel ? Ces mots du prophète Baruc sont à accueillir non pas comme ceux d’un futur incertain mais bien d’un présent à réaliser : Jérusalem, quitte ta robe de tristesse et de misère, et revêts la parure de la gloire de Dieu pour toujours... Vois tes enfants rassemblés du levant au couchant par la parole du Dieu Saint... (Baruch 5,1.5)

 

Écoutons aussi les paroles du prophète Isaïe que reprend Jean le Baptiste : Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez sa route. Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées ; les passages tortueux deviendront droits, les routes déformées seront aplanies... (Luc 3,4-5). C’est à nous hier, aujourd’hui et demain... c’est à nous de préparer les chemins du Seigneur, de ne pas rester immobiles mais d'entendre cet appel comme un retour à l’urgence, comme un critère décisif dans nos choix de vie.

 

Amen ! Viens, Seigneur Jésus !

 

Mais quand ? Quand viendra le règne de Dieu ? Rappelons à ceux qui ont essayé de donner des dates, de nous dire : "attention, la fin du monde est pour bientôt" ; rappelons ce que dit l'évangile de Matthieu : Quant à ce jour et à cette heure-là, nul ne les connaît, pas même les anges des cieux, pas même le Fils, mais seulement le Père, et lui seul. (Matthieu 24,36). Si aucun ne nous ne connaît le jour et l'heure, il n'empêche que la venue du règne de Dieu est à l’horizon de chacun de nos jours et de toute notre existence. Il dépend de chacun de nous approcher ou de nous éloigner du règne de Dieu. Au scribe qui l’interroge, Jésus dit : Tu n’es pas loin du royaume de Dieu (Marc 12,34). Quoiqu'il ne soit pas encore accompli, ce Royaume est déjà à l’oeuvre invisiblement dans l’histoire et dans les coeurs comme la semence jetée en terre.

 

Nous attendons le temps où reviendra le Christ, où sa Parole habitera le coeur de chaque être humain. Ce jour du grand retour sera celui de l’accomplissement du règne de Dieu. Alors la graine minuscule sera devenue un grand arbre ; alors la pâte toute entière sera levée. Mais le temps de l’accomplissement n’est pas encore venu ; nous sommes dans le temps de la croissance. Mais comment vivre la croissance évangélique dans une Église qui aurait perdue de vue l’accomplissement ?

 

C’est toute la force de l’Apocalypse et des paraboles du Royaume de nous redonner, de redonner à nos Églises, à nos communautés chrétiennes, un objectif, un élan ; une attente ardente qui fait de nous des veilleurs, attendant le retour du Seigneur, ce retour dont l’auteur de la lettre de Pierre écrit : Au contraire, il prend patience envers vous, car il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre, mais il veut que tous parviennent à la conversion (2 Pierre 3,9) ; la patience de Dieu, l’amour d‘un père pour ses fils, cet amour que l’apôtre Paul chantera dans la première lettre aux Corinthiens : L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil... (1 Corinthiens 13,4)

 

L’amour de Dieu pour l’homme prend patience. Dans l’évangile du fils prodigue, le temps du père qui guette le retour de son cadet, qui cherche à convaincre son aîné ; le temps du père est-il le même que celui de ses fils ? Pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour (2 Pierre 3,2). Mais vous parents, grands-parents, n’en faites-vous pas l’expérience ? Votre temps, vos attentes, votre compréhension de la vie sont-ils les mêmes que ceux de vos enfants, de vos petits-enfants. Ne vous faut-il pas souvent de la patience ? Ne vous faut-il pas souvent être habité de cet amour qui prend patience, la patience d'éduquer, de faire grandir, d'accompagner, de laisser libre...

 

Ouvrir l’Apocalypse, nous pousse à monter sur les remparts de notre monde et inlassablement, avec patience et avec impatience, à veiller, inlassablement à redire ces mots : Amen ! Viens, Seigneur Jésus ! Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec tous ! (Apocalypse 22,20-21)

Article publié par Paroisse Sainte Aldegonde • Publié Lundi 09 novembre 2015 • 1455 visites

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