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Homélies

Lettres catholiques

Éléments rassemblés pour préparer un cours sur la première lettre de Jean

 

Nous abordons ce matin la seconde partie de notre étude biblique qui va être consacrée aux épitres catholiques. On nomme ainsi un groupe de sept textes que Raymond Brown dans son livre : "Que sait-on du Nouveau Testament", classe dans l'ordre suivant : 1 Jean, 2 Jean, 3 Jean, 1 Pierre, 2 Pierre, Jude et Jacques. 7 des 27 livres du Nouveau Testament.

 

Les écrits les plus anciens du Nouveau Testament sont des lettres, celles de Paul. Pourquoi les premiers chrétiens ont-ils écrit des lettres avant les évangiles ? Parce qu'on était alors dans l'attente du retour imminent de Jésus. Les problèmes, les questions qu'avaient à résoudre les premières communautés chrétiennes étaient de l'ordre de l'immédiat. Ils concernaient la vie et l'organisation des premières églises. Le souci d'une littérature plus permanente qu'on retrouvera avec l'écriture des évangiles et des actes viendra plus tard. Mais pour autant, on continuera à écrire des lettres commes l'attestent ces 7 épitres catholiques.

 

On appelle ces textes lettres ou épîtres. Il y a-t-il une différence ? On a longtemps utilisé le mot "épitre" pour qualifier ces textes. C'est un mot qui vient du grec επιστολη (epistolē) qui désigne une lettre, un échange de correspondance.

 

On se sert plus volontiers aujourd'hui du mot "lettre". Un bibliste, Deisman s'est penché sur cette question dans un livre de 1927 où il explique que dans l'aniquité, l'épitre est un écrit destiné à être publié à l'usage d'un vaste public, souvent une leçon de morale comme pouvait l'être les "Epistulae Morales ad Lucilius" de l'écrivain latin Sénéque", les épîtres morales à Lucilius, un ensemble de 124 lettres. La lettre 3 est consacrée au choix des amis : "Ce qui ne doit se confier qu'à l'amitié, certains hommes le content à tout venant; toute oreille leur est bonne pour y décharger le secret qui les brûle ; d'autres en revanche redouteraient pour confidents jusqu'à ceux qu'ils chérissent le plus, et, s'il se pouvait, ne se fieraient pas à eux-mêmes : ils refoulent au plus profond de leur âme leurs moindres secrets. Fuyons ces deux excès; car c'en est un de se livrer à tous, comme de ne se livrer à personne : seulement le premier me paraît plus honorable, le second plus sûr."

 

Voilà pour l'épître ; la lettre, elle, est un moyen pour deux personnes de correspondre, d'échanger des informations. Deisman distinguait dnas le Nouveau Testament entre les lettres et les épîtres. Pour lui, presque toutes les textes de Pau sont des lettres, ainsi que Jean 2 et 3 alors qu'on peut classer comme épître les hébreux, Pierre 1 et 2, Jacques, Jean 1 et Jude. Cette classification a été nuancée voire remise en question par la suite.

 

Où ? Quand ? Qui ? Quoi ? Comment ?

 

Lettre ou épître, même s'il existe des différences, c'est un genre littéraire largement utilisé dans le Nouveau Testament. Les messes du dimanche nous ont familiarisé avec ces textes, nous en faisant entendre un extrait chaque dimanche même si souvent ces textes nous semblent difficiles et nous sont moins familiers que les Évangiles ou les Actes. Pour apprivoiser ces textes, pour mieux les comprendre, on peut se poser quelques questions simples : Où ? Qui ? Quand ? Quoi ? Comment ? Où ces textes sont-ils écrits ? Par qui et pour qui ? Quand ? Comment ? Et de quoi parlent-ils ?

 

Sont-elles écrites à la main par leur auteur ? Où les dicte-t-il à un scribe ? La lettre est-elle écrite ou dictée intégralement ou bien l'auteur n'en donne-t-il que les grandes lignes laissant ses secrétaires se débrouiller ? La présence de secrétaire apparait parfois explicitement comme dans la lettre aux Romains : "Moi aussi, Tertius, à qui cette lettre a été dictée, je vous salue dans le Seigneur" (Romains 16,22).

 

Ces lettres sont écrites pour êtres lues à haute-voix devant un auditoire. Aussi nous mettrons-nous dans les conditions des destinataires de ces lettres. Aussi souvent que possible, nous enterons dans ces textes par la lecture à haute voix.

 

À ces questions Où ? Qui ? Quand ? Quoi ? Comment ? on ne peut répondre que lettre par lettre aussi faut-il commencer la lecture d'un premier de ces textes. Je l'ai dit, j'ai retenu l'ordre de Raymon Brown, mais il y a una autre raison de commencer par les lettres de Jean. C'est que nous venons de lire l'Apocalypse. L'Évangile de Jean, les 3 lettres et l'Apocalypse forment un ensemble commun qu'on nomme les écrits johanniques; forme ou formerait car les liens qui relient ces textes sont depuis longtemps discutés. Quoi de commun entre ces textes ? Leur attribution à un même nom d'auteur Jean. Un même nom et une même région car une enquête historique sur ces textes nous enmène en Asie Mineure dans la région d'Éphése.

 

Jean dans l'évagile, c'est Jean, le fils de Zébédée, le frère de Jacues, le pécheur de Galilée que Jésus appelle au début de l'évangile : "Passant le long de la mer de Galilée, Jésus vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter les filets dans la mer, car c’étaient des pêcheurs. Il leur dit : « Venez à ma suite. Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. » Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. Jésus avança un peu et il vit Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque et réparaient les filets. Aussitôt, Jésus les appela. Alors, laissant dans la barque leur père Zébédée avec ses ouvriers, ils partirent à sa suite. (Marc 1,16-20). Jean est mentionné par Paul dans la lettre aux Galates comme une colonne de l'Église : En effet, si l’action de Dieu a fait de Pierre l’Apôtre des circoncis, elle a fait de moi l’Apôtre des nations païennes. Ayant reconnu la grâce qui m’a été donnée, Jacques, Pierre et Jean, qui sont considérés comme les colonnes de l’Église, nous ont tendu la main, à moi et à Barnabé, en signe de communion, montrant par là que nous sommes, nous, envoyés aux nations, et eux, aux circoncis. Ils nous ont seulement demandé de nous souvenir des pauvres, ce que j’ai pris grand soin de faire. (Galates 2,8-10).

 

Mais Jean, le fils de Zébédée peut-il être l'auteur de textes écrits pour certains plus d'un demi siècle après les événements. Il y a bien des légendes qui font vivre Jean très vieux mais rien n'est certain et d'autres noms aparaissent dans les livres johaniques. Plusieurs fois dans l'évangile de Jean est cité un personnage important présenté comme "le disciple que Jésus aimait" ou comme on le nomme souvent aujourd'hui "le disciple bien-aimé". Il n'y est pas seulement une figure parmi d'autres mai apparait comme l'auteur du quatrième évangile.

 

Or, près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine. Jésus, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui.  Après cela, sachant que tout, désormais, était achevé pour que l’Écriture s’accomplisse jusqu’au bout, Jésus dit : « J’ai soif. »  Il y avait là un récipient plein d’une boisson vinaigrée. On fixa donc une éponge remplie de ce vinaigre à une branche d’hysope, et on l’approcha de sa bouche. Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit : « Tout est accompli. » Puis, inclinant la tête, il remit l’esprit. Comme c’était le jour de la Préparation (c’est-à-dire le vendredi), il ne fallait pas laisser les corps en croix durant le sabbat, d’autant plus que ce sabbat était le grand jour de la Pâque. Aussi les Juifs demandèrent à Pilate qu’on enlève les corps après leur avoir brisé les jambes. Les soldats allèrent donc briser les jambes du premier, puis de l’autre homme crucifié avec Jésus. Quand ils arrivèrent à Jésus, voyant qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage, et son témoignage est véridique ; et celui-là sait qu’il dit vrai afin que vous aussi, vous croyiez. Cela, en effet, arriva pour que s’accomplisse l’Écriture : Aucun de ses os ne sera brisé. (Jean 19,25-36)

 

S’étant retourné, Pierre aperçoit, marchant à leur suite, le disciple que Jésus aimait. C’est lui qui, pendant le repas, s’était penché sur la poitrine de Jésus pour lui dire : « Seigneur, quel est celui qui va te livrer ? »  Pierre, voyant donc ce disciple, dit à Jésus : « Et lui, Seigneur, que lui arrivera-t-il ? »  Jésus lui répond : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Toi, suis-moi. »  Le bruit courut donc parmi les frères que ce disciple ne mourrait pas. Or, Jésus n’avait pas dit à Pierre qu’il ne mourrait pas, mais : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? »  C’est ce disciple qui témoigne de ces choses et qui les a écrites, et nous savons que son témoignage est vrai.  Il y a encore beaucoup d’autres choses que Jésus a faites ; et s’il fallait écrire chacune d’elles, je pense que le monde entier ne suffirait pas pour contenir les livres que l’on écrirait.  (Jean 21-20-25)

 

De ces textes, il ressort que le disciple bien-aimé est à la fois un témoin oculaire et  l'auteur du 4ème évangile mais rien ne permet d'identifier ce disciple bien-aimé comme Jean le fils de Zébédée. Est-ce le même homme, il n'est pas possible de trancher.

 

Ce disciple bien aimé apparaît à un autre moment important de l'évangile de Jean, lors du lavement des pieds : "Il y avait à table, appuyé contre Jésus, l’un de ses disciples, celui que Jésus aimait. Simon-Pierre lui fait signe de demander à Jésus de qui il veut parler.  Le disciple se penche donc sur la poitrine de Jésus et lui dit : « Seigneur, qui est-ce ? » Jésus lui répond : « C’est celui à qui je donnerai la bouchée que je vais tremper dans le plat. » Il trempe la bouchée, et la donne à Judas, fils de Simon l’Iscariote.  Et, quand Judas eut pris la bouchée, Satan entra en lui. Jésus lui dit alors : « Ce que tu fais, fais-le vite. »  Mais aucun des convives ne comprit pourquoi il lui avait dit cela. Comme Judas tenait la bourse commune, certains pensèrent que Jésus voulait lui dire d’acheter ce qu’il fallait pour la fête, ou de donner quelque chose aux pauvres. Judas prit donc la bouchée, et sortit aussitôt. Or il faisait nuit. Quand il fut sorti, Jésus déclara : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui. Si Dieu est glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera ; et il le glorifiera bientôt. Petits enfants, c’est pour peu de temps encore que je suis avec vous. Vous me chercherez, et, comme je l’ai dit aux Juifs : “Là où je vais, vous ne pouvez pas aller”, je vous le dis maintenant à vous aussi. Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » (Jean 13,23-35).

 

La présence ici au coté de Jésus du disciple bien-aimé est à rapprocher d'un texte du judaïsme ancien, le livre des Jubilée dont je vous propose de lire un extrait au chapitre 22 : "Et cela arriva dans la 2e année de la 1e semaine du 43e jubilé, qui est l’année où Abraham mourut... Et maintenant je te remercie mon Dieu, car tu as fait en sorte que je vois ce jour ! Voici, je suis âgé de 175 ans, un homme vieux et plein de jours et tous mes jours ont été de paix pour moi. L’épée de l’adversité n’a pas prévalu sur moi dans tout ce que tu m’as donné, à moi et mes enfants, tous les jours de ma vie jusqu’à ce jour. Mon Dieu ! Que ta pitié et ta paix soient sur ton serviteur et sur la semence de ses fils afin qu’ils soient pour toi une nation choisie et un héritage parmi toutes les nations de la terre dès maintenant jusque dans tous les jours des générations de la terre, dans tous les âges... Et il appela Jacob et dit : – Jacob mon fils ! Que le Dieu de tout te bénisse et te fortifie d’agir justement devant sa volonté et qu’il te choisisse toi et ta semence afin que tu deviennes un peuple pour son héritage en suivant toujours sa volonté. Jacob mon fils, approche-toi et embrasse-moi. Et il s’approcha et l’embrassa... Et il cessa de l’instruire et le bénit. Et les deux étaient allongés sur un lit et Jacob dormit sur la poitrine d’Abraham le père de son père qui l’embrassa 7 fois et son affection et son cœur se réjouirent en lui. Et il le bénit de tout son cœur et dit : – Le Plus-haut Dieu, le Dieu de tout et créateur de tout, qui m’a amené d’Ur de Chaldée afin qu’il me donne cette terre pour en hériter à toujours et pour que j’établisse une semence sacrée ; Béni est le Plus-haut Dieu à toujours. (Livre des Jubilés, extraits du chapitre 22).

Le rapprohement de ces deux textes montre le sens du geste de ce disciple bien-aimé. Il est l'héritier. Le signe de cet héritage de cette transmission est le double contact : la transmission de la parole et le contact physique. Il est significatif de voir la position de Pierre par rapport au disciple bien-aimé. Lors du dernier repas, Pierre doit passer par le disciple bien-aimé pour comprendre ce que Jésus dit. Et au matin de Pâques, dans le tombeau vide, le premier qui croit, c'est aussi le disciple bien-aimé : "Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ; c’était encore les ténèbres. Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau. Elle court donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. » Pierre partit donc avec l’autre disciple pour se rendre au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau.  En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ; cependant il n’entre pas. Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place. C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.  Ensuite, les disciples retournèrent chez eux. " (Jean 20,1-10)

 

Si l'auteur du quatrième évangile, c'est le disciple bien-aimé, nous ne savons pas s'il s'agit de Jean fils de Zébédée. Mais qui écrit les 3 lettres et le livre de l'Apocalypse. Dans les 2ème et 3ème lettre de Jean, celui qui écrit se présente comme l'ancien, "le presbytre" :  MOI, L’ANCIEN, à la Dame élue de Dieu, et à ses enfants, que j’aime en vérité – non pas moi seul, mais tous ceux qui connaissent la vérité –,  à cause de la vérité qui demeure en nous et qui sera avec nous pour toujours.  Avec nous seront la grâce, la miséricorde, la paix, de la part de Dieu le Père et de Jésus Christ, le Fils du Père, dans la vérité et dans l’amour.

(1 Jean 1,3)

 

 

 

La foi

 

Comme dans le texte de l'Apocalypse, il y a dans la première lettre de Jean, des traces d'affrontement et de division dans la communauté chrétienne : "Mes enfants, c’est la dernière heure et, comme vous l’avez appris, un anti-Christ, un adversaire du Christ, doit venir ; or, il y a dès maintenant beaucoup d’anti-Christs ; nous savons ainsi que c’est la dernière heure. Ils sont sortis de chez nous mais ils n’étaient pas des nôtres ; s’ils avaient été des nôtres, ils seraient demeurés avec nous. Mais pas un d’entre eux n’est des nôtres, et cela devait être manifesté. Quant à vous, c’est de celui qui est saint que vous tenez l’onction, et vous avez tous la connaissance.  Je ne vous ai pas écrit que vous ignorez la vérité, mais que vous la connaissez, et que de la vérité ne vient aucun mensonge.  Le menteur n’est-il pas celui qui refuse que Jésus soit le Christ ? Celui-là est l’anti-Christ : il refuse à la fois le Père et le Fils ;  quiconque refuse le Fils n’a pas non plus le Père ; celui qui reconnaît le Fils a aussi le Père. Quant à vous, que demeure en vous ce que vous avez entendu depuis le commencement. Si ce que vous avez entendu depuis le commencement demeure en vous, vous aussi, vous demeurerez dans le Fils et dans le Père. Et telle est la promesse que lui-même nous a faite : la vie éternelle. Je vous ai écrit cela à propos de ceux qui vous égarent. Quant à vous, l’onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n’avez pas besoin d’enseignement. Cette onction vous enseigne toutes choses, elle qui est vérité et non pas mensonge ; et, selon ce qu’elle vous a enseigné, vous demeurez en lui.  (Jean 2,18-27). "C'est la dernière heure" ; cette sitution de conflits est comprise comme la venue des derniers temps. Cette dernière heure, c'est l'heure eschatologique qui nous est maintenant familière. C'est une heure que l'on retrouve à plusieurs reprises dans le corpus johannique. À Cana : "Le troisième jour, il y eut un mariage à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples. Or, on manqua de vin. La mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin. »  Jésus lui répond : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. » (Jean 2,4). Au moment de la mort et de l'entrée dans la gloire du Christ, c'est lheure du combat entre la lumière et les ténébres (CE page 23)

 

Les derniers jours nous font entrer dans un temps de conflit et de souffrance d'où jaillira la victoire. On parle ici de dernière heure plutôt que de dernier jour ce que l'on peut interpréter non pas comme une date déterminée de la parousie, du retour de Jésus mais comme ceci : l'heure de Jéus est venue et elle implique que le moment est venu pour nous de prendre des décisions urgentes.

 

"Mes enfants, c’est la dernière heure et, comme vous l’avez appris, un anti-Christ, un adversaire du Christ, doit venir ; or, il y a dès maintenant beaucoup d’anti-Christs ; nous savons ainsi que c’est la dernière heure." (1  Jean 2,18) Un anti-Christ, ce terme ne se retouve que dans les épîtres de Jean. Un anti-Christ au singulier, mais aussi des  anti-Christs au pluriel, désignation de ceux qui dans la communauté johannique sont en opposition, en conflit avec celui qui est l'auteur de la lettre. Que savons-nous de ces adversaires ? Pouvons-nous les identifier ? Nous manquons d'éléments tant dans le texte de Jean que dans ce que nous savons de l'histoire des Églises au tourant entre le premier et le second siècle. Ce que nous savons de cet affrontement, c'est l'enjeu du débat la Christ.

 

Pour aller plus loin, il faut parcourir l'histoire de l’Église et particulièrement celle des premiers siècles et c'est regarder comment cette histoire a été marquée par les hérésies. Mais qu'est-ce q’une hérésie ? En grec hairesis, c’est une préférence, un choix opéré au sein d'une doctrine. Pour les catholiques, l'hérésie c'est le rejet de la foi de l'Église. Le Catéchisme de l’Église catholique indique : « L’hérésie est la négation obstinée, après la réception du Baptême, d’une vérité qui doit être crue de foi divine et catholique, ou le doute obstiné sur cette vérité. ».

 

Elle ne doit pas être confondue avec l’apostasie (rejet total de la foi) ni avec le schisme (refus de la soumission au pape). Mais les hérésies, qui ont jalonné l’histoire de l’Église en l’obligeant sans cesse à approfondir la connaissance de la vérité révélée, ont été en fait à l’origine de beaucoup de divisions et séparations.

 

Selon Jean-Marie Salamito, professeur d’histoire du christianisme antique à l’université de la Sorbonne, « l’hérésie naît d’une volonté de mettre en lumière un aspect de la foi qu’on estime mal compris. Dans bien des cas, l’intention est légitime, mais l’hérésie se développe parce que cet aspect est traité de manière unilatérale. »

 

Pourquoi les hérésies ont-elles surtout été concentrées dans l’Antiquité ? Jean-Marie Salamito insiste sur la notion de développement du dogme, élaborée par John Henry Newman (1) : « À mesure que la réflexion humaine progresse, le message initial suit un enrichissement théologique : les conciles balisent le terrain en formulant des dogmes, mais ce sont des affirmations très réduites, qui peuvent ensuite être développées. Au début de l’ère chrétienne, comme le dogme était peu développé, la place pour la créativité était grande. Par exemple, saint Paul affirme que le Christ nous sauve par sa Passion : on a mis des siècles à expliquer comment, et ces recherches ont vu naître des hérésies. »

 

La plupart des hérésies portent sur la personne de Jésus-Christ et sur la Trinité. Les historiens débattent pour savoir si la doctrine orthodoxe préexistait à l’hérésie, ou si, au contraire, l’Église a élaboré la doctrine a posteriori en réaction aux hérésies.

 

Que professaient les hérésies des premiers siècles ? Un premier courant est le gnosticisme qui déprécie la matière et croit en des êtres intermédiaires entre Dieu et le monde. Le gnosticisme n’est pas chrétien mais il s’est développé dans le christianisme, le judaïsme et le paganisme. De même pour le manichéisme (IIIe  siècle) qui reprend à la gnose le principe dualiste en vertu duquel le Bien et le Mal sont deux principes égaux et antagoniques : ce n’est pas une hérésie du christianisme, mais une religion syncrétique à part entière qui a trouvé à s’exprimer dans le christianisme.

 

Ensuite la tendance dualiste, qu’on retrouve dans divers courants religieux. Elle distingue deux principes dans le monde, et considère l’âme et le corps comme deux tendances indépendantes. La plupart des hérésies chrétiennes sont dualistes, fondées sur une dépréciation de la chair et une difficulté à penser Jésus à la fois homme et Dieu. Enfin, les courants docétistes, qui se répandent à partir du IIe  siècle, prétendent que l’homme Jésus et sa mort ne furent qu’apparences. 

 

Prenons l’exemple de Marcion, excommunié en 144. Chez lui, le dualisme incline vers une négation de l’humanité du Christ : il prit un corps humain, mais ce n’était qu’apparence car la matière est mauvaise. La doctrine de Marcion comporte des éléments de tendance gnostique, dualiste et docétiste. À l’inverse, certains hérétiques diminuent la divinité de Jésus. Ainsi l’arianisme : Arius considère que si le Père a engendré le Fils, l’existence de celui-ci n’est pas éternelle. Arius fut condamné par le premier concile de Nicée (325), qui affirme que le Christ est « engendré, non pas créé, consubstantiel au Père ».

 

Au Ve  siècle, le nestorianisme s’inscrit dans la même ligne mais, prenant acte du concile de Nicée, Nestorius élabore une théorie plus subtile, le dyophysisme : Jésus est une personne humaine conjointe à la Personne divine du Fils. Nestorius fut condamné par le concile d’Éphèse (431). Certaines Églises orientales ont adopté le nestorianisme, en Perse et en Mésopotamie notamment. 

 

Contre le nestorianisme se développèrent, en sens inverse, les courants monophysites. La nature humaine du Christ aurait cessé d’exister au moment où elle était assumée par sa Personne divine. Le monophysisme fut condamné par le concile de Chalcédoine (451) : « un seul et même Fils, Notre Seigneur Jésus-Christ, le même parfait en divinité et parfait en humanité, le même vraiment Dieu et vraiment homme ». Certaines Églises orientales ont cependant été longtemps qualifiées de monophysites pour n’avoir pas reconnu ce concile (Églises dites préchalcédoniennes).

 

Depuis le Moyen Âge, quelles ont été les principales ? Après plusieurs siècles d’accalmie apparurent les hérésies populaires médiévales. La plus connue est le catharisme. La Création serait issue d’une divinité imparfaite. Le Christ n’a pas pu être soumis au mal par l’Incarnation, il est donc un pur esprit à l’apparence humaine. L’Église cathare était fondée sur une communauté à deux niveaux : les simples fidèles et les « parfaits ». Les cathares rejettent les sacrements et la liturgie de l’Église. Leur seul sacrement est le « consolament », qui sanctionne l’entrée parmi les « parfaits ». Ils furent réprimés par la croisade contre les Albigeois (1208), et condamnés par le IVe  concile du Latran (1215). 

 

À l’époque moderne, l’hérésie fut d’abord, pour les catholiques, le fait des courants protestants. Luther fut excommunié par Léon X en 1521, puis le concile de Trente condamna les positions protestantes (salut par la foi seule, rejet de la Tradition, de la transsubstantiation, etc.). Citons aussi le jansénisme, condamné en 1713 par Clément XI. La dernière hérésie, reconnue comme telle par l’Église, fut celle des modernistes, qui furent excommuniés (ainsi l’abbé Alfred Loisy en 1907).

 

En existe-t-il encore aujourd’hui ? Aujourd’hui, explique Jean-Marie Salamito, l’hérésie est surtout individuelle : « L’individu est plus conscient de lui-même qu’à d’autres époques, et l’affirme dans une propension à faire le tri dans les affirmations de foi. L’inculture religieuse peut aussi mener certains à l’hérésie de manière involontaire. Par exemple, beaucoup de chrétiens n’ont pas une compréhension claire de la Trinité. »

 

En 2006, le cardinal Tarcisio Bertone a indiqué que l’arianisme était une menace pour les chrétiens d’aujourd’hui. Enfin, l’Église catholique est parvenue, à partir des années 1980, à des « déclarations christologiques communes » avec les Églises préchalcédoniennes, qui ont fait valoir qu’elles n’étaient pas monophysites.

 

La charité

 

La seconde face de la première lettre de Jean est la réfexion sur la charité. Nous commencerons par la lecture à voix haute d'une seconde partie de la première lettre de saint Jean puis je vous propose de nous intéresser au présent de ce texte par la lecture et l'interprétation qu'en fit le pape Benoît XVI dans l'encyclique qu'il intitula "Deus Caritas est". Cette encyclique datée du 25 décembre 2005 fut la première de son pontificat. Pourquoi choisir ce texte ? Parce que son titre latin "Deus Caritas est - Dieu est amour" est tiré de la première lettre de Saint Jean. Une première lettre qui non seulement va donne son titre mais qui est au coeur de la réflexion du pape. Je vous propose d'en lire l'introduction ainsi que les passage qui reprendront des extraits de la première lettre de Jean.

 

LETTRE ENCYCLIQUE
DEUS CARITAS EST
DU SOUVERAIN PONTIFE
BENOÎT XVI
AUX ÉVÊQUES
AUX PRÊTRES ET AUX DIACRES
AUX PERSONNES CONSACRÉES
ET À TOUS LES FIDÈLES LAÏCS
SUR L'AMOUR CHRÉTIEN

 

1. «Dieu est amour : celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu en lui» (1 Jn 4, 16). Ces paroles de la Première Lettre de saint Jean expriment avec une particulière clarté ce qui fait le centre de la foi chrétienne: l’image chrétienne de Dieu, ainsi que l'image de l'homme et de son chemin, qui en découle. De plus, dans ce même verset, Jean nous offre pour ainsi dire une formule synthétique de l’existence chrétienne : «Nous avons reconnu et nous avons cru que l’amour de Dieu est parmi nous».

 

Nous avons cru à l’amour de Dieu : c’est ainsi que le chrétien peut exprimer le choix fondamental de sa vie. À l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive. (On peut revenir sur notre propre expérience, en tant qu'elle nous éclaire, mais aussi qu'elle est missinnaire quand nous témoignons de notre chemin, de pourquoi je suis devenu chrétien, du moment central de mon adhésion).Dans son Évangile, Jean avait exprimé cet événement par ces mots : «Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique : ainsi tout homme qui croit en lui [...] obtiendra la vie éternelle» (3, 16). En reconnaissant le caractère central de l’amour, la foi chrétienne a accueilli ce qui était le noyau de la foi d’Israël et, en même temps, elle a donné à ce noyau une profondeur et une ampleur nouvelles. En effet, l’Israélite croyant prie chaque jour avec les mots du Livre du Deutéronome, dans lesquels il sait qu’est contenu le centre de son existence : «Écoute, Israël: le Seigneur notre Dieu est l’Unique. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force» (6, 4-5). Jésus a réuni, en en faisant un unique précepte, le commandement de l’amour de Dieu et le commandement de l’amour du prochain, contenus dans le Livre du Lévitique : «Tu aimeras ton prochain comme toi-même» (19, 18 ; cf. Mc 12, 29-31). Comme Dieu nous a aimés le premier (cf. 1 Jn 4, 10), l’amour n’est plus seulement un commandement, mais il est la réponse au don de l'amour par lequel Dieu vient à notre rencontre.

 

Dans un monde où l’on associe parfois la vengeance au nom de Dieu, ou même le devoir de la haine et de la violence, c’est un message qui a une grande actualité et une signification très concrète. C’est pourquoi, dans ma première Encyclique, je désire parler de l’amour dont Dieu nous comble et que nous devons communiquer aux autres. Par là sont ainsi indiquées les deux grandes parties de cette Lettre, profondément reliées entre elles. La première aura un caractère plus spéculatif, étant donné que je voudrais y préciser – au début de mon Pontificat – certains éléments essentiels sur l'amour que Dieu, de manière mystérieuse et gratuite, offre à l'homme, de même que le lien intrinsèque de cet Amour avec la réalité de l'amour humain. La seconde partie aura un caractère plus concret, puisqu'elle traitera de la pratique ecclésiale du commandement de l'amour pour le prochain. La question est très vaste, un long développement dépasserait néanmoins le but de cette Encyclique. Je désire insister sur certains éléments fondamentaux, de manière à susciter dans le monde un dynamisme renouvelé pour l'engagement dans la réponse humaine à l'amour divin.

 

 

12. Même si nous avons jusque-là parlé surtout de l’Ancien Testament, cependant, la profonde compénétration des deux Testaments comme unique Écriture de la foi chrétienne s’est déjà rendue visible. La véritable nouveauté du Nouveau Testament ne consiste pas en des idées nouvelles, mais dans la figure même du Christ, qui donne chair et sang aux concepts – un réalisme inouï. Déjà dans l’Ancien Testament, la nouveauté biblique ne résidait pas seulement en des concepts, mais dans l’action imprévisible, et à certains égards inouïe, de Dieu. Cet agir de Dieu acquiert maintenant sa forme dramatique dans le fait que, en Jésus Christ, Dieu lui-même recherche la «brebis perdue», l’humanité souffrante et égarée. Quand Jésus, dans ses paraboles, parle du pasteur qui va à la recherche de la brebis perdue, de la femme qui cherche la drachme, du père qui va au devant du fils prodigue et qui l’embrasse, il ne s’agit pas là seulement de paroles, mais de l’explication de son être même et de son agir. Dans sa mort sur la croix s’accomplit le retournement de Dieu contre lui-même, dans lequel il se donne pour relever l’homme et le sauver – tel est l’amour dans sa forme la plus radicale. Le regard tourné vers le côté ouvert du Christ, dont parle Jean (cf. 19, 37), comprend ce qui a été le point de départ de cette Encyclique : «Dieu est amour» (1 Jn 4, 8). C’est là que cette vérité peut être contemplée. Et, partant de là, on doit maintenant définir ce qu’est l’amour. À partir de ce regard, le chrétien trouve la route pour vivre et pour aimer.

 

16. Après avoir réfléchi sur l’essence de l’amour et sur sa signification dans la foi biblique, une double question concernant notre comportement subsiste : Est-il vraiment possible d’aimer Dieu alors qu’on ne le voit pas ? Et puis: l’amour peut-il se commander ? Au double commandement de l’amour, on peut répliquer par une double objection, qui résonne dans ces questions. Dieu, nul ne l’a jamais vu – comment pourrions-nous l’aimer ? Et, d’autre part : l’amour ne peut pas se commander; c’est en définitive un sentiment qui peut être ou ne pas être, mais qui ne peut pas être créé par la volonté. L’Écriture semble confirmer la première objection quand elle dit: « Si quelqu’un dit: "J’aime Dieu", alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas» (1 Jn 4, 20). Mais ce texte n’exclut absolument pas l’amour de Dieu comme quelque chose d’impossible; au contraire, dans le contexte global de la Première Lettre de Jean, qui vient d’être citée, cet amour est explicitement requis. C’est le lien inséparable entre amour de Dieu et amour du prochain qui est souligné. Tous les deux s’appellent si étroitement que l’affirmation de l’amour de Dieu devient un mensonge si l’homme se ferme à son prochain ou plus encore s’il le hait. On doit plutôt interpréter le verset johannique dans le sens où aimer son prochain est aussi une route pour rencontrer Dieu, et où fermer les yeux sur son prochain rend aveugle aussi devant Dieu.

 

17. En effet, personne n’a jamais vu Dieu tel qu’il est en lui-même. Cependant, Dieu n’est pas pour nous totalement invisible, il n’est pas resté pour nous simplement inaccessible. Dieu nous a aimés le premier, dit la Lettre de Jean qui vient d’être citée (cf. 4, 10) et cet amour de Dieu s’est manifesté parmi nous, il s’est rendu visible car Il «a envoyé son Fils unique dans le monde pour que nous vivions par lui» (1 Jn 4, 9). Dieu s’est rendu visible: en Jésus nous pouvons voir le Père (cf. Jn 14, 9). En fait, Dieu se rend visible de multiples manières. Dans l’histoire d’amour que la Bible nous raconte, Il vient à notre rencontre, Il cherche à nous conquérir – jusqu’à la dernière Cène, jusqu’au Cœur transpercé sur la croix, jusqu’aux apparitions du Ressuscité et aux grandes œuvres par lesquelles, à travers l’action des Apôtres, Il a guidé le chemin de l’Église naissante. Et de même, par la suite, dans l’histoire de l’Église, le Seigneur n’a jamais été absent: il vient toujours de nouveau à notre rencontre – par des hommes à travers lesquels il transparaît, ainsi que par sa Parole, dans les Sacrements, spécialement dans l’Eucharistie. Dans la liturgie de l’Église, dans sa prière, dans la communauté vivante des croyants, nous faisons l’expérience de l’amour de Dieu, nous percevons sa présence et nous apprenons aussi de cette façon à la reconnaître dans notre vie quotidienne. Le premier, il nous a aimés et il continue à nous aimer le premier; c’est pourquoi, nous aussi, nous pouvons répondre par l’amour. Dieu ne nous prescrit pas un sentiment que nous ne pouvons pas susciter en nous-mêmes. Il nous aime, il nous fait voir son amour et nous pouvons l’éprouver, et à partir de cet «amour premier de Dieu», en réponse, l’amour peut aussi jaillir en nous.

 

c) De plus, la charité ne doit pas être un moyen au service de ce qu’on appelle aujourd’hui le prosélytisme. L’amour est gratuit. Il n’est pas utilisé pour parvenir à d’autres fins[30]. Cela ne signifie pas toutefois que l’action caritative doive laisser de côté, pour ainsi dire, Dieu et le Christ. C’est toujours l’homme tout entier qui est en jeu. Souvent, c’est précisément l’absence de Dieu qui est la racine la plus profonde de la souffrance. Celui qui pratique la charité au nom de l’Église ne cherchera jamais à imposer aux autres la foi de l’Église. Il sait que l’amour, dans sa pureté et dans sa gratuité, est le meilleur témoignage du Dieu auquel nous croyons et qui nous pousse à aimer. Le chrétien sait quand le temps est venu de parler de Dieu et quand il est juste de Le taire et de ne laisser parler que l’amour. Il sait que Dieu est amour (cf. 1 Jn 4,8) et qu’il se rend présent précisément dans les moments où rien d’autre n’est fait sinon qu’aimer. Il sait – pour en revenir à la question précédente – que le mépris de l’amour est mépris de Dieu et de l’homme, et qu’il est la tentative de se passer de Dieu. Par conséquent, la meilleure défense de Dieu et de l’homme consiste justement dans l’amour. La tâche des Organisations caritatives de l’Église est de renforcer une telle conscience chez leurs membres, de sorte que, par leurs actions – comme par leurs paroles, leurs silences, leurs exemples –, ils deviennent des témoins crédibles du Christ.

 

Synthèse de « Deus Caritas Est »

Première partie

Le terme « amour », un des mots le plus utilisé et le plus souvent abusivement dans le monde d’aujourd’hui, possède un vaste champ sémantique. Cependant l’archétype de l’amour par excellence, celui entre l’homme et la femme, domine la multiplicité de ces sens, et il était appelé Eros dans la Grèce antique. Dans la Bible, et surtout dans le Nouveau Testament, le concept d' »amour » est approfondi, évolution qui s’exprime dans la messe par l’abandon du mot Eros en faveur du mot Agapé qui exprime un amour oblatif.

Cette nouvelle vision de l’amour, une nouveauté essentielle du christianisme, a trop souvent été évaluée très négativement comme refus de l’Eros et de la corporéité. Même s’il y a eu de telles tendances, le sens profond est tout autre. L’Eros, mis dans la nature même de l’homme par son Créateur, a besoin de discipline, de purification et de maturation pour ne pas perdre sa dignité originale et ne pas être dégradé au ‘sexe’ pur, devenant une marchandise.

La foi chrétienne a toujours considéré l’homme comme l’être dans lequel l’esprit et la matière s’interpénètrent, lui conférant une nouvelle noblesse. On peut considérer le défis de l’Eros vaincu quand le corps et l’âme de l’homme se retrouvent en parfaite harmonie. L’amour devient alors, ‘extase’, mais pas dans le sens d’un moment d’ébriété passagère mais comme exode permanent du moi fermé sur soi vers sa libération dans le don de soi, et donc vers la redécouverte de soi, ou plutôt vers la découverte de Dieu: de cette façon l’Eros peut conduire l’être humain ‘en extase’ vers le divin.

En fait, Eros et Agapé exigent de ne jamais être complètement séparés l’un de l’autre, au contraire plus ils trouvent tous les deux un juste équilibre, même si dans différentes dimensions, plus la vraie nature de l’amour se réalise. Même si l’Eros est initialement essentiellement désir, au fur et à mesure qu’il se rapproche de l’autre personne il se posera toujours moins de questions sur lui-même, il cherchera toujours plus le bonheur de l’autre, il se donnera et désirera ‘être’ pour l’autre: c’est ainsi qu’il pénètre en lui et qu’il s’affirme au moment de l’Agapé.

L’Eros-Agapé atteint sa forme la plus radicale dans Jésus-Christ, amour incarné de Dieu. La mort en croix de Jésus, qui se donne pour relever et sauver l’homme, exprime l’amour dans sa forme la plus sublime. Jésus a conféré à ce geste d’offrande une présence durable par l’institution de l’Eucharistie; sous la forme du pain et du vin il se donne comme une nouvelle manne qui nous unit à Lui. En participant à l’Eucharistie nous sommes également impliqués dans la dynamique de son don. Nous nous unissons à Lui et en même temps nous nous unissons à tous ceux à qui Il se donne et nous devenons ainsi « un seul corps ». De cette façon l’amour pour Dieu et l’amour pour le prochain fusionnent réellement. Le double commandement, grâce à cette rencontre avec l’Agapé de Dieu, n’est plus seulement exigence: l’amour peut être ‘commandé’ car il est avant tout donné.

Deuxième partie

L’amour pour le prochain, enraciné dans l’amour de Dieu, en plus d’être un devoir pour chaque fidèle, l’est aussi pour toute la communauté ecclésiale, qui dans son activité caritative doit refléter l’amour trinitaire. La conscience d’un tel devoir a eu une importance constitutive pour l’Eglise depuis ses débuts et très vite s’est imposée la nécessité d’une certaine organisation comme fondement pour son meilleur accomplissement.

C’est ainsi que la diaconie est apparue au sein de la structure fondamentale de l’Eglise en tant que service de l’amour vers le prochain exercé en communauté et de manière ordonnée -un service concret, mais également spirituel. Avec la diffusion progressive de l’Eglise, cet exercice de la charité s’est confirmé comme un de ses aspects essentiels. La nature intime de l’Eglise s’exprime dans un triple devoir: l’annonce de la parole de Dieu (kerygma-martyria), la célébration des sacrements (leiturgia) et le service de la charité (diakonia). Ces devoirs s’imposent les uns aux autres et ne peuvent pas être dissociés.

A partir du XIX siècle, une objection fondamentale s’est levée contre l’activité caritative de l’Eglise car elle serait en opposition, disait-on, avec la justice et qu’elle finirait par agir comme système de maintient du statu quo. L’Eglise favoriserait le maintien du système injuste en vigueur par l’accomplissement d’œuvre caritative individuelle, le rendant supportable et freinant ainsi la rébellion et le potentiel changement vers un monde meilleur.

C’est dans ce sens que le marxisme a indiqué dans la révolution mondiale et dans sa préparation la panacée pour le problème social -un rêve qui s’est évanouit avec le temps. Le magistère pontifical, en commençant par l’encyclique de Léon XIII: Rerum Novarum (1891), jusqu’à la trilogie d’encycliques sociales de Jean-Paul II: Laborem, Exercens (1981), Sollicitudo Rei Socialis (1987) Centesimus Annus (1991), a affronté avec toujours plus d’insistance le problème social, et s’est confronté avec les situations problématiques toujours nouvelles, et il a développé une doctrine sociale très articulée qui propose des orientations valables bien au-delà des frontières de l’Eglise.

Toutefois, la création d’un ordre juste de la société et de l’Etat est le principal devoir de la politique, et ne peut donc être une responsabilité immédiate de l’Eglise. La doctrine sociale catholique ne veut pas conférer à l’Eglise un pouvoir sur l’Etat, mais souhaite seulement purifier et illuminer la raison, en offrant la propre contribution à la formation des consciences, afin que les authentiques exigences de justice soient perçues, reconnues et réalisées. Cependant il n’y a aucune institution d’état, aussi juste soit-elle, qui puisse rendre superflu le service de l’amour. L’Etat qui veut tout diriger devient en définitive une instance bureaucratique qui ne peut pas assurer la contribution essentielle dont l’homme qui souffre -tout homme- a besoin: le tendre dévouement personnel. Qui veut se débarrasser de l’amour se prédispose à se débarrasser de l’homme en tant qu’homme.

Un effet positif collatéral de la globalisation se manifeste de nos temps dans la sollicitude envers le prochain, dépassant les frontières des communautés nationales et qui tend à élargir son horizon au monde entier. Les structures de l’Etat et des associations humanitaires développent de différentes façons la solidarité exprimée pour la société civile: ainsi de très nombreuses organisations à but caritatif et philanthropique sont nées. De plus, au sein de l’Eglise catholique et dans d’autres communautés ecclésiales de nouvelles activités caritatives ont pris forme. Il est fort souhaitable qu’une collaboration fructueuse s’instaure entre toutes ces instances. Naturellement il est important que l’activité caritative de l’Eglise ne perde pas sa propre identité en se dissolvant dans l’organisation commune d’assistance, en devenant une simple variante, mais qu’elle conserve toute la splendeur de l’essence de la charité chrétienne et ecclésiale. Par conséquent:

L’activité caritative chrétienne, en plus de la compétence professionnelle, doit se fonder sur l’expérience d’une rencontre personnelle avec le Christ, dont son amour a touché le cœur du croyant, suscitant en lui l’amour pour le prochain.

L’activité caritative chrétienne doit être indépendante de partis et d’idéologies. Le programme du chrétien -le programme du bon samaritain, le programme de Jésus- est ‘un cœur qui voit’. Ce cœur voit là où il y a besoin d’amour et agit en conséquence. L’activité caritative chrétienne, en outre, ne doit pas être un moyen en fonction de ce qui est appelé aujourd’hui le prosélytisme. L’amour est gratuit; il n’est pas exercé pour atteindre d’autres objectifs. Mais cela ne signifie pas que l’action caritative doive, pour ainsi dire, laisser de côté Dieu et le Christ. Le chrétien connaît le moment opportun pour parler de Dieu et quand il ne faut pas en parler, mais seulement laisser parler l’amour. L’hymne de la charité de Saint Paul doit être la Magna Carta de tout le service ecclésial pour le protéger du risque de se dégrader en activisme pur.

Dans ce contexte, et face aux dangers du sécularisme qui peut conditionner également de nombreux chrétiens engagés dans le travail caritatif, il faut réaffirmer l’importance de la prière. Le contact vivant avec le Christ évite que l’expérience des considérables nécessités et des propres limites peuvent d’un côté pousser l’opérateur dans l’idéologie qui prétend de faire maintenant ce que Dieu, semble t’il, ne réussi pas à faire et de l’autre côté, peuvent avoir la tentation de céder à l’inertie et à la résignation. Qui prie ne perd pas son temps, même si la situation semble ne pousser qu’à l’action, et sans prétendre de changer ou de corriger les plans de Dieu, mais il cherche -sur l’exemple de Marie et des saints- à puiser en Dieu la lumière et la force de l’amour qui vainc chaque obscurité et égoïsme présents dans le monde.

VIS – 25 janvier 2006.

 

LETTRE ENCYCLIQUE
CARITAS IN VERITATE
DU SOUVERAIN PONTIFE
BENOÎT XVI
AUX ÉVÊQUES
AUX PRÊTRES ET AUX DIACRES
AUX PERSONNES CONSACRÉES
AUX FIDÈLES LAÏCS
ET À TOUS LES HOMMES
DE BONNE VOLONTÉ
SUR LE DÉVELOPPEMENT
HUMAIN INTÉGRAL
DANS LA CHARITÉ ET DANS LA VÉRITÉ

 

La justice tout d’abord. Ubi societas, ibi ius : toute société élabore un système propre de justice. La charité dépasse la justice, parce que aimer c’est donner, offrir du mien à l’autre ; mais elle n’existe jamais sans la justice qui amène à

Article publié par Paroisse Sainte Aldegonde • Publié Dimanche 08 mai 2016 • 341 visites

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